Le matin éffacé

Nous sommes revenus aux lieux d'origine
Comme on remonte un fleuve
Les matins de pleine brume,
Où deviner les rives qui nous portèrent.

La demeure où nous allions paraissait voûtée,
Trop chargée sans doute de la végétation
Qui s'agrippait aux lézardes jusqu'aux arêtiers.
Nos voix résonnaient dans les vastes pièces
Ou la lumière s'embrouillait sur les vitres grises,
La cheminée avait l'odeur froide du brûlis,
La sole était couverte de débris tombés du ciel
Et la cendre recouvrait à peine des insectes vides.
L'âtre semblait d'un autre monde, où assis devant,
Nous regardions jadis le feu sans comprendre.
La-haut dans la chambre où courait la lune,
Il ne restait rien qu'un miroir plein d'ombres
Et un sommier crevé pliant sous les gravats,
Le ciel-de-lit s'éparpillait dans les décombres
Comme la grande araignée d'un matin chagriné.
Des pitons rouillés montraient des pans de murs
Et ce plâtre ignoré sous les langues de papier.
Nous parlions à voix basse dans ces lieux vides,
De crainte d'être entendus par l'espace immobile.

Dehors l'auge s'était brisée sous une force muette,
On y voyait l'eau inutile stagnant sous les ronces
Le puits en bas avait subi la folie du lierre
Qui ne laissait voir qu'un brin de chaîne rouillée.
Le ruisseau coulait toujours en fond de pente,
Mais les nouveaux arbres le recouvraient,
Nous le devinions et l'entendions à peine,
Le chemin qui y menait s'entremêlait de ronces.
Les voies en tout sens nous étaient interdites.

Mais pourquoi donc nos cris restaint vains
D'un bout à l'autre de notre grand jardin ?

L'enfant joue à cache-cache avec nos pas,
Nous ne saurons jamais rien du paradis,
Nous avons perdu le soleil du matin
Et celui du soir ne fait que se lever...

François Rivals